Du parapluie au volcan

PATRICK BOUCHAIN EST ARCHITECTE ET MEMBRE OU COMITÉ DE PILOTAGE DE L'ANNÉE DES ARTS DU CIRQUE. SCÉNOGRAPHE DU THÉÂTRE DU CENTAURE POUR «MACBETH», IL EST, ENTRE AUTRES, L'AUTEUR DU THÉÂTRE ZINGARO À AUBERVILLIERS ET DE LA VOLIÈRE DROMESKO. IL TRAVAILLE ACTUELLEMENT À L'ACADÉMIE DU SPECTACLE ÉQUESTRE DANS LES GRANDES ÉCURIES DU ROI, À VERSAILLES, POUR BARTABAS. POUR LUI, LE CERCLE EST AU CENTRE DU CIRQUE : LA ROUE QUI PERMET AUX HOMMES DE SE DÉPLACER EST AUSSI LE CERCLE DE LA PISTE QUE L'ON POSE AU SOL POUR Y TENIR UN SPECTACLE.

"Le cirque a la particularité d'être en mouvement : la troupe, les caravanes, le chapiteau, le spectacle, tout est mobile. A chacune de ses étapes, le cirque s'assemble d'une façon différente, en relation directe avec le contexte. Même son emplacement peut varier en fonction des villes, du centre lorsque le plan urbain est radioconcentrique, à la périphérie dans le cas d'une organisation en réseau. Dans la ville conçue comme une alternance de pleins (les espaces privés) et de vides (les espaces publics), ces derniers sont le premier équipement public, l'espace idéal pour une activité non prévue. Le cirque peut ainsi se monter là où, hier, il y avait un marché, un parking, une friche... Utilisant les vides, le cirque révèle la non-finitude de la ville et propose une vision collective de l'appropriation — provisoire — de l'espace public. Le lieu de l'échange.

En effet, la ville invite le cirque à s'installer sur un terrain qu'elle lui offre. Sur ce terrain, le cirque crée un morceau de ville provisoire qui devient le site de la représentation, de la répétition et de l'habitation de la troupe. C'est dans ce morceau de ville qu'il invite les habitants dans un chez-lui qui était leur chez-eux. Chacun vient habiter chez l'autre. C'est là la règle même de l'échange et du brassage, c'est l'accueil de l'étranger. Le cirque instaure une convivialité entre les gens, sédentaires et nomades. Ainsi se constitue le premier cercle. D'ailleurs, avant même qu'il y ait une architecture du cirque, le cercle se formait naturellement autour de tout homme faisant du spectacle dans les foires.

Contrairement au carré, qui est une construction mentale, le cercle est naturel et spontané. Comme une pierre jetée dans un lac produit une série d'ondes concentriques, l'impact de la voix, du geste de l'artiste crée autour de lui des cercles de diamètre variable. Le cercle optimal est celui qui inclut le maximum de spectateurs tout en permettant à chacun d'entre eux d'entendre chaque mot et de voir chaque expression du visage de celui qui joue. Ainsi, par exemple, avant l'établissement du théâtre frontal à l'italienne, les pièces se jouaient, à l'époque de Shakespeare, dans un cercle de 17 mètres de diamètre. Le cirque a conservé cette forme première car il est un spectacle global. Le spectateur vient y voir celui qu'il n'est pas, celui qui a le courage qu'il n'a pas, celui qui sait faire ce qu'il ne sait pas faire. Il voit aussi, de l'autre côté de la piste, les autres spectateurs qui éprouvent les mêmes émotions que lui à la vue du spectacle. Voir à la fois le jeu de l'acteur et la réaction de son voisin instaure un rapport collectif unique, absent du théâtre frontal où le spectateur, plongé dans le noir, est seul face à la scène. Cette osmose circulaire est aussi réalisée grâce aux gradins disposés en anneau autour de la piste. Assis sur les bancs, les spectateurs, serrés comme sur un radeau, se touchent. Cette proximité leur donne un corps qui enserre la scène, et l'inconfort relatif des gradins les met tous sur un pied d'égalité, sur le même bois, à équidistance de l'essentiel : le spectacle. Si le lien se crée par la proximité des spectateurs, il est garanti par l'énergie de celui qui est au centre de la piste et qui doit rayonner dans toutes les directions. En effet, le cirque est un des rares spectacles où l'acteur joue de face comme de dos, avec toutes les parties de son corps, dans un geste permanent et global pour capter l'attention de tout le public qui l'enveloppe. Il est aidé en cela par la forme circulaire de la scène, forme naturelle du regroupement (la hutte, latente, l'assemblée), qui abolit les hiérarchies et permet l'expression de forces naturelles, centrifuges et centripètes, dont la puissance et la pression restent uniformément réparties.

Le cirque, dans son architecture comme dans son ensemble ainsi centré sur quelque chose de primitif, d'instinctif et d'essentiel. Cette dimension se retrouve aussi dans le sol de la piste. Le cirque ne s'installe que sur un sol vierge, non-construit. Il s'implante de plain-pied dans la terre, avec des ancrages mais sans fondations. La piste elle-même est faite de terre, de tourbe et de poussière. On peut la prendre dans ses mains, elle est la matière d'où l'on vient et à laquelle on retourne. Au centre ou autour de ce cercle "terrien", se dressent un ou plusieurs mâts qui portent la toile protectrice. La forme conique de ce "parapluie" ouvre un espace magique centré sur la scène et orienté vers le haut. Alors que le regard est dirigé vers le bas dans un stade et horizontalement vers la scène au théâtre, il est tourné vers le sol et le ciel au cirque. Par ce mouvement ascendant et descendant, le parapluie se transforme pour devenir cratère au centre duquel brûle un feu.

Fait de terre pour la piste, de bois pour le mât et les gradins, de coton pour la toile et les cordes, et de quelques pièces métalliques, le cirque utilise des matériaux de base que l'on peut trouver, réparer et transporter aisément. C'est un bateau qui roule au lieu de voguer. L'eau est la seule différence entre un cirque et un bateau : tous deux suivent des routes qui les conduisent d'étape en étape grâce à des techniques ancestrales, tous deux instaurent un équilibre entre l'homme et les éléments qui l'entourent, tous deux sont dirigés par des hommes qui vivent en voyageant. Mais, alors que le marin est solitaire, le circassien est en perpétuelle relation avec les autres hommes."

Propos recueillis par Laurence Castany, journaliste


Source : Beaux Arts magazine, hors-série Le cirque et les arts, 2002

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