"Camper sur ses positions"

Patrick Bouchain est architecte et scénographe. Il est notamment le concepteur de la Volière Drome&ko, de la Baraque, du Théâtre équestre Zingaro, du théâtre du Centaure. Il travaille actuellement sur le& installations de l'Académie Fratellini à la Plaine-Saint-Denis.

Une partie de votre travail est axée autour du campement. Quel sens donnez-vous à ce terme ?

Nous sommes quelques-uns à revendiquer ce mot depuis longtemps au sein d'une association : «le Campement». Elle regroupe un certain nombre de personnes (Igor de la Volière Dromesko et de la Baraque, François Tanguy du Théâtre du Radeau et de la Fonderie, Emmanuel de Véricour] qui utilisent des équipements culturels mobiles, non pas par mode, mais pour pouvoir se rapprocher de lieux où le débat aurait plus de sens. François Tanguy utilisait souvent l'expression « camper sur ses positions»; ses positions intellec­tuelles, bien sûr, et ses positions au sens territorial. D'où le terme campement.

Est-ce à dire qu'il n'y a pas de créa­tion «intègre» dans les grands lieux de diffusion culturelle ?

L'idée n'est pas de remettre en cause ces lieux fixes qui sont nécessaires et structurants. Mais il faut peut-être à côté de ces institutions qui représentent le pouvoir et l'organisation de la société un petit aiguillon qui, au lieu de venir dedans pour dire autre chose et d'être mangé par la structure, vienne le dire dehors. Être devant le Théâtre national de Bretagne, devant le Théâtre national de Strasbourg, devant le Théâtre de l'Odéon, c'est être en dehors de l'institution et en même temps à côté d'elle avec son public et ses équi­pements. C'est aussi de montrer que, parfois, une manifestation ne peut se déplacer que dans son environnement car c'est le lieu de l'expression d'une idée. Or, une idée ne peut pas s'exprimer dans tous les lieux. Pourquoi ne pas faire venir le public dans le lieu même de la production plutôt que dans un lieu de représentation ? En cela le cirque est un modèle. C'est pour­quoi beaucoup de gens de théâtre se sont tournés vers ce type de structure, avec quelques problèmes parfois, parce que le cirque n'est pas tout à fait adapté à autre chose que la piste circulaire au centre du chapiteau, lly a donc eu une réflexion chez certains créateurs de concevoir de nouveaux bâtiments qui s'appuient sur la logique de construction du cirque mais adaptés à leurs pratiques.

Pourtant, aujourd'hui, on a l'impres­sion qu'entre le parking du centre commercial et l'espace privilégié de quelques grandes institutions culturelles, il n 'existe pas ou peu d'espace disponibles pour le cirque... Comment analysez-vous ce phénomène ?

L'aménagement du territoire aujourd'hui a considérablement évolué. On pourrait dire que son maillage dans nos pays euro­péens crée de nouveaux centres au-delà de la périphérie radioconcentrique d'une ville. Il s'agit de zones d'activités écono­miques placées le long des grandes infrastructures comme les autoroutes qui se trouvent à la marge des villes. On peut penser aujourd'hui qu'il y a d'autres centres. On ne peut pas dire pour autant que le centre-ville est mort, mais que ces autres centres offrent des lieux de rencontres et d'échanges qui n'existaient pas avant. On peut donc se poser la question pour les activités mobiles : doivent-elles se trouver sur des terrains en centre-ville ou à la périphérie ?

Où doit se faire le cirque aujourd'hui ?

ll n'y a pas de lieu unique. Le cirque n'a jamais autant d'espace que lorsqu'il est nomade car, à ce moment, la ville est à lui. Avec aussi peu de moyens, il est possible de renverser toutes les situations. L'espace public devient le lieu du spectacle mais également la loge de l'artiste et ce sont ces actes-là qui rapprochent les gens. La rue est diverse dans ses occupations : on y deale de la drogue, on y retrouve son amoureux, on y consomme un café et l'on y va au spectacle. En fin de compte c'est le même endroit, et il n'y a pas beaucoup d'endroit où l'on fait autant de chose. Le vide, le délaissé et le non-programme, c'est le premier des équipements publics. Aujourd'hui on pense que tout ce qui est vide et libre doit être dédié à la circula­tion ou à des espaces verts.

Est-ce qu'il existe alors des espaces réellement disponibles ?

La ville se transforme en permanence sur elle-même et produit du «délaissé», un terrain sans affectation pendant un certain temps parce qu'il a perdu de sa valeur marchande. C'est pendant ce temps de déprise spéculative que ces lieux pour­raient être ouverts à des activités. Il faut introduire l'idée que la ville elle-même est mobile et donc qu'être nomade, c'est faire partie de la ville. Aucun bâti­ment n'est pérenne.

Le vide n'intéresse personne quand il est délaissé, mais si quelqu'un s'y installe, cela inquiète. On a perdu cette idée de gratuité dans notre société. On part du principe que si quelqu'un investit un lieu, c'est qu'il a une valeur, donc on ne peut pas le lui donner gratuitement. C'est une ques­tion de rapport de force. Les artistes, en s'installant sur ces « délaissés », créent de la valeur autre que marchande et spéculative. En même temps, ils interro­gent les pouvoirs publics et montrent, à leur échelle, qu'ils sont en mesure de s'occuper de la ville. Leur travail intuitif, spontané, tout ce non-programme fait aussi partie de l'activité d'une ville. C'est pour cela que je me suis très tôt intéressé aux cirques, parce qu'ils ont permis de découvrir d'autres fonc­tions aux lieux, de révéler aux habitants une autre histoire. 

N'est-ce pas cautionner une certaine précarisation des formes itinérantes que de les cantonner dans ces délaissés urbains ?

Tout dépend du sens que l'on attribue à ce mot. Il ne s'agit pas ici d'une précarité sociale, mais d'une situation où l'individu est placé dans une situation de doute et de risque. Et c'est souvent quand le bruit gronde que l'observation d'une situation est juste. Je crois donc qu'il faut que les artistes soient dans une situation, non pas précaire au sens de leurs revenus, des moyens qu'on leur donne pour mener à bien leur art, mais précaires dans les structures. C'est très souvent lorsqu'ils sont trop enfermés dans celles-ci que leur création n'est, en fin de compte, plus efficace. Les artistes ne sont pas délaissés si on leur donne les moyens de leur création. Je crois plus à l'aide à la personne qu'à la structure, llfaut donnera l'artiste le temps de travailler, d'imaginer et de produire des choses.

Comment expliquer l'absence totale de prise en compte de l'intérêt, exprimé parla collectivité, de préserver des espaces de respiration dans la ville ?

C'est un des grands défauts de la société dans laquelle on est: la collectivité peut toujours mais quantitativement. Il faut toujours construire, remplir, consommer. Tout ce qui n'est pas conforme à ce modèle est rejeté, détruit, que ce soit sur le plan politique, esthétique ou social. Il faut à un moment donné révéler pour réveiller l'opinion générale et dire qu'il y en a marre de cette ville qui ne veut ni garder ni donner. Il faut que les gens repren-nent en main leurs affaires et osent revendiquer une participation à l'organi­sation de la ville.

Si on avait regardé la ville, on n'aurait pas fait ce que l'on a fait. Si on laissait des artistes s'installer librement sur l'espace public, ils révéleraient peut-être autre chose qu'une possible relance du marché de l'immobilier et que des endroits de déprime peuvent être d'une très grande richesse sociale. Cela aide­rait les politiques à voir leur ville autrement.

Propos recueillis par Antoine Billaud


Source : Arts de la piste n° 24, avril 2002, dossier "Campements"